Afrique du Sud / Les couleurs de l’arc-en-ciel se mélangent
Posté par autourdumonde le janvier 5, 2008
L‘Afrique du Sud est-elle enfin devenue la nation arc-en-ciel ? Même si le système raciste de l’Apartheid a été définitivement abandonné, les inégalités économiques subsistent et la vie politique de la jeune démocratie arc-en-ciel n’est pas encore née. Le pays est encore dans une phase transitoire, que représentent à merveille les forces de métissages qui transforment la population, alors même que celle-ci n’en a peut-être pas conscience.

Nos sociétés occidentales, où le repli communautaire reste fort, offrent un contraste frappant avec l’Afrique du Sud qui s’ouvre au monde pour la première fois de son histoire. On sait combien la langue est le premier repère d’appartenance communautaire et/ou national. Le pays de Nelson Mandela reconnaît onze langues officielles ; Nkosi Sikelel’ iAfrica (l’hymne national) est à lui seul une magnifique expression de cette diversité, car chacune des cinq parties est dans une langue différente (Xhosa, Zoulou, SeSotho, Afrikaans, Anglais). L’Afrique du Sud est le seul pays au monde, où, lors d’un concert, Johnny Clegg pourra raconter une anecdote, empruntant des phrases au trois principales langues du pays (Anglais, Afrikaans, Zoulou), tout en étant compris par toute l’assistance. Le nombre de couple mixte explose, et la classe des “black diamonds”, qui symbolise la réussite économique des Noirs, devient de plus en plus visible. Chose impensable pendant l’Apartheid, des Noirs apprennent l’Afrikaans, alors que cette langue était jusqu’à présent élément structurant de la culture Boer.
Les inégalités économiques héritées de l’Apartheid subsistent cependant. Alors que le taux de chômage pour les Blancs est de 6%, celui pour les Noirs est de 40%. C’est la raison pour laquelle a été lancée en 1998 une politique de discrimination positive, le Black Economic Empowerment (BEE).
Le Black Economic Empowerment
L’ambition du BEE est d’accroître les effets positifs de la croissance sur l’activité économique des Personnes Historiquement Défavorisées (PHD). Les entreprises privées sont au coeur de ce développement : une note leur est attribuée en fonction d’un certains nombre de critères. Ceux-ci permettent d’apprécier les efforts fait par l’entreprise pour élargir son actionnariat, son management, son réseau de fournisseur… aux entreprises black-empowered et aux PHD. Une meilleure note BEE confère par exemple aux entreprises un avantage compétitif sur ses concurrents lors des appels publics.
Entrent notamment en ligne de compte dans le calcul de cette note :
. Le pourcentage de capital aux mains des PHD
. Les montants alloués aux politiques de formation dédiée aux PHD
. L’existence ou non d’une politique préférentielle envers les fournisseurs Black-empowered
. Le nombre de PHD dans le management
Le BEE sera donc déterminant pour établir et figer le paysage économique sud-africain, au sein duquel les Blancs (10 % de la population) sont pour le moment sur-représentés. Le développement du pays devra être soutenable et durable, afin que le pays puisse devenir une des puissances qui comptent au cours du vingt-et-unième siècle. Ceci d’autant plus que la vie économique est soumise à de rudes épreuves : l’inflation reste à un niveau important malgré les augmentations des taux directeurs, les infrastructures sont sur-exploitées, l’insécurité est une source d’inquiétude majeure pour les entreprises, l’électricité est devenue une ressource rare (l’électricien national, Eskom, dispose de marges de manoeuvre extrêmement réduites), le SIDA et sa non-prise en compte par les politiques sont préoccupants, la sous-rémunération du secteur public, et notamment des forces de police, favorise la corruption…
Toutes ces difficultés prennent un sens différent lorsqu’on se rend compte de l’ampleur de la tâche qui attend l’Afrique du Sud : comment dépasser les structures issues de l’Apartheid, prévues pour quatre millions de Blancs ? Le pays compte aujourd’hui 48 millions d’habitants ! Et la croissance reste soutenue, preuve de la réussite de ces politiques d’ouverture et d’affirmative action.
Une vie politique naissante
Là réside la clé du problème : le pays devra trouver des réponses politiques à ces défis, mais la vie politique du pays est encore en gestation : les premières élections démocratique n’ont eu lieu qu’en 1992 ! Les solutions ne pourront émerger que si les bonnes questions sont posées, et celles-ci le seront uniquement si le débat politique parvient à s’enrichir. Car la domination établie par l’ANC (Africa National Congress – le parti de Nelson Mandela, fer de lance de la lutte contre le régime de l’Apartheid) ne favorise pas la prise de conscience par la population de l’existence des problèmes et surtout de leurs solutions.
Même la compétition politique n’est pas encore comprise par la population. Ainsi, lors d’un sondage TNS, des sud-africains ont répondu qu’ils verraient bien Hellen Zille comme président de l’ANC – celle-ci étant pourtant la président de l’Alliance Démocratique, un parti d’opposition ! Le parti de Mandela n’a d’autre part aucune unité idéologique : en son sein, le très libéral ministre de l’économie Trevor Manuel côtoie Jacob Zuma, soutenu par le parti communiste et président de l’ANC.
Les forces centrifuges prendront certainement un jour le dessus, et l’ANC implosera pour donner naissance à des partis disposant – enfin – d’une identité idéologique. Il est heureux qu’il en soit ainsi, car le vote reste aujourd’hui trop racialisé, les Blancs votant plutôt pour l’Alliance Démocratique, les Noirs pour l’ANC. Cette transformation majeure, que beaucoup d’observateurs prédisent, ne se fera cependant pas avant au moins une décennie : en effet le personnel politique n’a pas été encore renouvelé.
La nation arc-en-ciel est donc assurément dans une période de transition, où l’on voit de profonds bouleversements secouer le pays de façon plus ou moins silencieuse. Lorsque ces transformations que l’on ne peut contraindre et empêcher se seront fait jour, l’Afrique du Sud perdra heureusement sa dénomination de “nation arc-en-ciel”. Les couleurs du pays – dont le drapeau symbolise la diversité – au lieu d’être juxtaposées, seront heureusement et définitivement mélangées.
Charles-Axel Dein, Johannesburg (Afrique du Sud)
ca,dein@free.fr
