Chine/ La démocratie ? Oui, mais sans les élections !
Posté par autourdumonde le novembre 25, 2007

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Les jeunes Chinois sont majoritairement pour la démocratie, mais sans les élections ! La raison : ne pas nuire à la croissance. Pour comprendre cette opinion, il est nécessaire de se détacher des modes de pensées occidentaux.
Lors d’une conférence, un professeur français totalement sinisé (Jean-Louis Rocca, de la fac de Tsinghua) évoquait les résultats d’une enquête qu’il avait menée : les jeunes, ceux qui vivent à la ville et qui ont une situation professionnelle confortable, pensent que la Chine devrait effectivement aller dans le sens de la démocratie mais pas n’importe laquelle : un régime avec plus de libertés (de la presse, de réunion etc.) mais SANS élections.
« Les habitants des campagnes ne sont pas “prêts” intellectuellement à voter »
Selon eux, les élections amèneraient l’instabilité et l’instabilité est synonyme de chute de la croissance. Mais leur réflexion est plus profonde que cela : à la ville on pense que les habitants des campagnes ne sont pas “prêts” intellectuellement à voter, que s’ils votaient cela déboucherait sur l’anarchie et ils n’en veulent pas. Ils sont en fait assez conservateurs dans ce sens : ils n’aiment pas les bouleversements sociopolitiques du tout.
Même avis assez nuancé sur la question des travailleurs migrants, les “mingong” comme on les appelle ici : ces paysans qui migrent à la ville pour un salaire plus conséquent (mais toujours miséreux comparé aux citadins qui ont un permis de résidence) qui est quasiment entièrement reversé à la famille restée à la campagne. Leur temps de travail est dans 50% des cas supérieur à celui des ouvriers urbains mais les mingong n’atteignent pas 60% du revenu de ces mêmes ouvriers urbains. Les jeunes trouvent que leur situation (pas de statut, pas de droits, pas de sécurité au travail, encore moins de sécurité sociale) est injuste et ils les plaignent. Mais ils considèrent que pour devenir de vrais citadins ils devraient renier leur condition de paysan.
« Les gens acceptent leur sort beaucoup plus facilement qu’en Occident »
A côté de cela, ma prof de chinois a un discours qui est tellement différent de celui de la plupart des Chinois. Elle ne supporte pas le gouvernement, elle souhaite de tout cœur que les JO apportent quelque chose de démocratique au régime mais en doute réellement. Elle me dit qu’en Chine les gens acceptent leur sort beaucoup plus facilement qu’en Occident : ils s’adaptent à des conditions parfois proches de l’inhumanité et se disent que de toutes façons, ailleurs ou autrement ce n’est pas forcément mieux.
C’est la philosophie chinoise : aucune culture de “l’opposition à une opinion” ou de “l’argument contraire” comme nous la connaissons en Occident depuis la démocratie grecque. Les différentes opinions forment un tout, elles ne se rencontrent pas forcément mais elles ne s’opposent pas. De ce fait, la démocratie est beaucoup moins quelque chose d’”innée” qu’en Europe par exemple. Je reprends ici les propos de François Jullien, philosophe et sinologue, qui était passé à Pékin en octobre et que j’avais trouvé passionnant. Impossible pour lui de comprendre la culture chinoise ni de la connaître réellement si on la lit avec notre pensée occidentale et nos valeurs.
Les études menées montrent qu’on ne peut analyser la société chinoise simplement en terme d’occidentalisation ou d’individualisation. L’élément autochtone est extrêmement important (le fait par exemple que la plupart des jeunes vivent à proximité de leurs parents, ou le désirent fortement. Les parents apportent donc toujours à leurs enfants ; ils représentent une base de « sécurité émotionnelle » dans un monde difficile qui s’individualise).
Des différences culturelles
Le processus de modernité ne se traduit donc pas uniquement par l’individualisation de la société. L’idée reçue selon laquelle les Chinois ne penseraient plus qu’à accumuler des choses matérielles est réductrice. Les gens ne s’en contentent pas, ils portent un jugement sur les changements qui s’opèrent dans la société.Autre exemple vraiment caricatural, ma prof me racontait l’histoire de son oncle qui avait été enfermé et torturé par les Communistes (parce que fils d’un maire sous Chang Kai-Check) et qui en sortant de ce calvaire avait décidé de prendre sa carte au PC et était depuis un fidèle du parti. Quelque chose de parfaitement invraisemblable et incompréhensible pour nous.
Autre fait marquant qu’on ne comprend pas non plus : la culture de la destruction. Exemple typique : on détruit un temple de Confucius pour en construire un nouveau tout beau tout neuf mais complètement dénué de la charge culturelle que le précédent possédait… Xinyi, ma collègue chinoise francophone, ressent une réelle rage en elle à ce sujet : à Beida (ou “Peking University”), la fac la plus réputée du pays dans laquelle elle a étudié le français, le “mur de la démocratie” (toutes ces affiches qui contenaient des messages de liberté) qui avait vu le jour au moment des événements de 1989 auxquels les étudiants de Beida avaient massivement participé a été détruit, sans appel. C’était un symbole culturel pour l’âme de la fac, et l’administration a décidé de le supprimer de façon totalement arbitraire.
Lara GAUTIER, Pékin