Autour du monde

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Archives pour novembre 2007

INDE/300 KM A PIED, CA USE LES DROITS FONCIERS

Posté par autourdumonde le novembre 30, 2007

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Marche dans les pas des tribus sans-terre en Inde

Une femme arborant des tatouages sur ses jambes maigres se tient droite devant le traducteur. Dans ses bras, un enfant de quelques années aux yeux noirs et profonds, comme attentifs a ses paroles. « On a marché de Gwalior jusqu’à Dehli, et on restera jusqu’à ce qu’on nous écoute. On est prêt à mourir pour avoir le droit de cultiver nos terres ! » Derrière, un vieil homme édenté acquiesce et renchérit : « le gouvernement ne s’occupe pas de nous, que des riches, et en plus ils nous volent nos terres. A mon âge, je n’ai toujours pas de propriété pour mon fils aîné » . Sa moustache tremble mais pas son regard. Ses membres fatiguent mais pas son poing, serrant son arc, ses flèches et… son parapluie (!).

Tout comme ces villageois de l’Orissa, 25 000 tribaux, intouchables et supporters ont quitté leur province lointaine pour venir marcher plus de 350 km pendant un mois (du 2 octobre 2007 (anniversaire de la naissance de Gandhi) au 28 octobre 2007). Cela rappelle la marche non-violente lancée par Gandhi et suivie par des milliers d’indiens en 1930, contre la monopolisation économique du sel par les britanniques. Cette fois, c’est une lutte pour la survie ; de la juste gestion des terres dépend leur activité agricole, base de leur mode de vie.

Derrière cette protestation immense une organisation incroyablement bien ficelée. En effet, ces milliers de personnes sans argent, désespérées et sujettes à une violence structurelle défilent pacifiquement en 3 rangs disciplinés (ce qui est par ailleurs impensable en France). Un groupe international de moines bouddhistes en méditation les précède, ouvrant ainsi la marche par un symbole de non-violence et d’intercompréhension. Cette image a tout de suite favorisé l’opinion locale (offre de nourriture) et policière (dons aux familles des victimes lors de l’accident de circulation du 19 octobre, invitation de Rajagopal et demande d’entraînement des policiers a la non-violence !).

Les leaders viennent ensuite, suivant les mêmes conditions que tous les marcheurs ; ils vivent le long d’une route que les policiers ont isolée de la circulation. Même peu utilisées, des toilettes mobiles sont installées chaque nuit. Le froid de la nuit et la fatigue du jour rendent aussi nécessaires des jeep-ambulances. Face à la chaleur et la poussière de midi sur les routes nues, des camions-citernes circulent avec de l’eau que chacun vient récolter dans sa bouteille.

Un thé noir et quelques pois chiches à 6h le matin, un déjeuner à base de riz après la marche vers 14h et un dîner de quelques céréales brutes sont distribues par des camions. Pour les nuits froides sur la route (surtout à l’approche de Dehli), des bâches en plastiques et des couvertures sont fournies.

Chacun de ces véhicules-distributeurs est attribué à l’un des 25 groupes, défini selon la province et qui garde sa place tout le long de la marche.

Cette expérience extrême et passionnante a ainsi été pensée depuis plus de 3 ans par cet organisateur phénoménal; Ekta Parishad (« forum de l’unité »), mouvement de masse indien structuré par plusieurs associations régionales, et basé sur des principes gandhiens. Son très charismatique fondateur, Rajagopal, a aussi eu la faculté de rassembler les gens et les idées en incarnant la cause des sans terre. De fait, cette marche est le point culminant d’une vaste campagne nationale (marches…) et internationale (forums et conférences) intitulée “Janadesh” 2007 (“le verdict du peuple”), qui a pour but de connecter les luttes locales, de réunir nombre de personnes et d’organisations et ainsi d’établir une vaste lutte non-violente pour une gestion équitable des terres.

En effet, mettre les puissants sous pression pour plus de justice sociale n’est pas une mince affaire, c’est bien connu. Ainsi, après d’autres marches de ce genre et une pression continue, une délégation a pu discuter de reformes foncières avec le Premier Ministre indien et le président de la commission des finances en décembre 2005. Mais les promesses sont souvent pas ou mal tenues, d’où la décision d’un événement de masse pour un pas décisif. Les attentes de ce mouvement ont été clarifiées en 3 points ; une autorité nationale, un guichet unique (ce qui existe déjà pour les multinationales !) et des tribunaux rapides s’occupant de la re attribution des terres.

Des manifestations communistes contre l’accord nucléaire avec les Etats-Unis, courant octobre ont aussi mis à mal l’alliance gouvernementale et ont contribué à faire entendre ces revendications.

La pression médiatique a cependant été tardive, limitée aux informations locales les premières semaines. A nos questions sur l’influence gouvernementale de cet escamotage, d’aucuns grommellent « les journaux nationaux sont pour les élites, et les élites n’ont pas intérêt a ce qu’il y ait de la justice sociale. La presse indienne est soumise aux grands propriétaires et aux compagnies multinationales »… Finalement, de journal local en journal régional jusqu’à la télévision nationale, la marche se fera entendre. Surtout, l’accident de circulation ayant causé 4 morts, et l’entrée puis le blocage policier dans Dehli, attireront de nombreux medias. Ces derniers se sont notamment concentrés sur la 50aine de participants étrangers (plutôt que par la vingtaine de milliers d’indiens) ; interviews TV, radio, écrite, photos… L’exotisme est rentable.

Les soutiens internationaux ont ainsi eu une place importante dans la Janadesh, tant dans la marche qu’en dehors ; mini-marches de soutien en Suisse et France, envois de dons et de banderoles par les associations partenaires, articles de journaux et émissions TV, 25000 cartes postales et lettres de soutien a Ekta Parishad ont été envoyées au premier ministre indien, appels aux ambassades pendant le blocage policier a Dehli …

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Il a donc fallu beaucoup de motivation pour poursuivre ce but, toujours dans un esprit de non-violence mais dans une volonté sans faille d’aller jusqu’au bout du combat avec le gouvernement. Le ministre du développement rural s’est en effet désisté une première fois puis est venu faire un discours bidon sur le fait qu’il aimait bien Gandhi, le principe de la marche et de la non-violence (!). De belles paroles protégeant le gouvernement sans aucune annonce concrète.
De même, la police donnait souvent plus l’impression de nous surveiller que de nous protéger. Cette impression s’est confirmée lors de l’ « emprisonnement » final de 25 000 personnes dans un parc de Dehli, attendant l’autorisation du gouvernement.

A ce moment plus que jamais, les marcheurs étaient harassés par les 13kms parcourus tous les jours pendant des semaines, le manque de nourriture parfois, le froid des nuits sur la route… 8 personnes sont ainsi mortes de fatigue et les malades ne se comptent plus. Mais tous sont prêts a jeûner, rester la et se nourrir de danse, de musique et d’espoir au nom des droits de la terre, de leur dignité.

A peine fus-je montée sur la borne d’un péage pour avoir une vue d’ensemble que des groupes d’hommes m’ont souri en brandissant le poing « Ekta Parishad ! » « Janadesh zinzabad ! ». Traverser leurs lignes disciplinées ne leur donnent pas un sentiment d’injustice ; des femmes me prennent la main ou lèvent le poing en murmurant « jai ja gat ! » (« victory to the world »), toujours avec ce sourire de communion, cette force tranquille et sure passant au-delà des cultures…

En plus de ces marches quotidiennes, les groupes dansent et chantent… les slogans et musiques préparés les mois d’avant se propagent dans chaque groupe a travers des haut-parleurs juchés sur d’insolites cyclo-rickshaws. Certains groupes dansent, des percussions effrénées rythmant les mouvements des hommes dont les déhanchés sont a faire rougir des danseuses orientales. Les cris, sifflements et banderoles enjoignent à danser et exprimer son art non-violent face à une bureaucratie sans âme. Apres avoir passé le cap de la timidité, les étrangers pouvaient aussi joindre cette vague harmonieuse et exaltante… le battement des peaux de cuirs faisait écho a celui du cœur, les balancements des jambes et du corps ne semblaient plus obéir qu’a un élan puissant, fondant toutes nos différences au nom d’une cause… janadesh. Ce fut mon plus fort sentiment dans la participation à cette padyatra.

Finalement, après une journée écrasante dans l’inconfort de l’incertitude et du blocage policier dans un parc poussiéreux et étouffant, la réponse est venue… Comme quoi, la marche c’est bon pour la santé et la démocratie ! Ils ont donc obtenu tous leurs souhaits, au moins sur le papier et dans les mots, les actions devant être prises d’ici trois mois.

Grosse victoire dans une ambiance étrange… les gens extenués, parfois illettrés, ou juste désabusés n’ont pas sauté de joie. A les voir, on aurait pu douter de ce que le ministre avait dit. Mais chacun sait bien que c’est un pas certes important, mais aussi que le processus engagé (participation d’Ekta Parishad à un comite de redistribution des terres) nécessitera du temps. Les paysans ne retrouveront pas leur terre demain, et les leaders devront se faire une place dans cette nouvelle autorité.

Toutefois, a cette méfiance s’est bientôt dissipée pour un vrai sentiment de victoire ; rires, larmes, Rajagopal porté a travers les tribus qui l’ont suivi et ont cru en lui, danses plus effrénées que jamais dans des nuages de poussière et des corps se balançant dans tous les sens, comme une délivrance physique face a cette décision morale…

Finalement, comme Rajagopal l’a dit au dernier comité, et je trouve que cela convient bien à ce pays fantastique et vertigineux, MIRACLE IS POSSIBLE !! A nous d’en jeter les bases, ici ou ailleurs…

Clotilde Gennet, Inde

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Chine/ La démocratie ? Oui, mais sans les élections !

Posté par autourdumonde le novembre 25, 2007

chine3.jpgchine3.jpgchine3.jpgLes jeunes Chinois sont majoritairement pour la démocratie, mais sans les élections ! La raison : ne pas nuire à la croissance. Pour comprendre cette opinion, il est nécessaire de se détacher des modes de pensées occidentaux. 

Lors d’une conférence, un professeur français totalement sinisé (Jean-Louis Rocca, de la fac de Tsinghua) évoquait les résultats d’une enquête qu’il avait menée : les jeunes, ceux qui vivent à la ville et qui ont une situation professionnelle confortable, pensent que la Chine devrait effectivement aller dans le sens de la démocratie mais pas n’importe laquelle : un régime avec plus de libertés (de la presse, de réunion etc.) mais SANS élections.

« Les habitants des campagnes ne sont pas “prêts” intellectuellement à voter »

Selon eux, les élections amèneraient l’instabilité et l’instabilité est synonyme de chute de la croissance. Mais leur réflexion est plus profonde que cela : à la ville on pense que les habitants des campagnes ne sont pas “prêts” intellectuellement à voter, que s’ils votaient cela déboucherait sur l’anarchie et ils n’en veulent pas. Ils sont en fait assez conservateurs dans ce sens : ils n’aiment pas les bouleversements sociopolitiques du tout.  

Même avis assez nuancé sur la question des travailleurs migrants, les “mingong” comme on les appelle ici : ces paysans qui migrent à la ville pour un salaire plus conséquent (mais toujours miséreux comparé aux citadins qui ont un permis de résidence) qui est quasiment entièrement reversé à la famille restée à la campagne. Leur temps de travail est dans 50% des cas supérieur à celui des ouvriers urbains mais les mingong n’atteignent pas 60% du revenu de ces mêmes ouvriers urbains. Les jeunes trouvent que leur situation (pas de statut, pas de droits, pas de sécurité au travail, encore moins de sécurité sociale) est injuste et ils les plaignent. Mais ils considèrent que pour devenir de vrais citadins ils devraient renier leur condition de paysan.

« Les gens acceptent leur sort beaucoup plus facilement qu’en Occident »

A côté de cela, ma prof de chinois a un discours qui est tellement différent de celui de la plupart des Chinois. Elle ne supporte pas le gouvernement, elle souhaite de tout cœur que les JO apportent quelque chose de démocratique au régime mais en doute réellement. Elle me dit qu’en Chine les gens acceptent leur sort beaucoup plus facilement qu’en Occident : ils s’adaptent à des conditions parfois proches de l’inhumanité et se disent que de toutes façons, ailleurs ou autrement ce n’est pas forcément mieux.

C’est la philosophie chinoise : aucune culture de “l’opposition à une opinion” ou de “l’argument contraire” comme nous la connaissons en Occident depuis la démocratie grecque. Les différentes opinions forment un tout, elles ne se rencontrent pas forcément mais elles ne s’opposent pas. De ce fait, la démocratie est beaucoup moins quelque chose d’”innée” qu’en Europe par exemple. Je reprends ici les propos de François Jullien, philosophe et sinologue, qui était passé à Pékin en octobre et que j’avais trouvé passionnant. Impossible pour lui de comprendre la culture chinoise ni de la connaître réellement si on la lit avec notre pensée occidentale et nos valeurs.

Les études menées montrent qu’on ne peut analyser la société chinoise simplement en terme d’occidentalisation ou d’individualisation. L’élément autochtone est extrêmement important (le fait par exemple que la plupart des jeunes vivent à proximité de leurs parents, ou le désirent fortement. Les parents apportent donc toujours à leurs enfants ; ils représentent une base de « sécurité émotionnelle » dans un monde difficile qui s’individualise).

Des différences culturelles

Le processus de modernité ne se traduit donc pas uniquement par l’individualisation de la société. L’idée reçue selon laquelle les Chinois ne penseraient plus qu’à accumuler des choses matérielles est réductrice. Les gens ne s’en contentent pas, ils portent un jugement sur les changements qui s’opèrent dans la société.Autre exemple vraiment caricatural, ma prof me racontait l’histoire de son oncle qui avait été enfermé et torturé par les Communistes (parce que fils d’un maire sous Chang Kai-Check) et qui en sortant de ce calvaire avait décidé de prendre sa carte au PC et était depuis un fidèle du parti. Quelque chose de parfaitement invraisemblable et incompréhensible pour nous.

Autre fait marquant qu’on ne comprend pas non plus : la culture de la destruction. Exemple typique : on détruit un temple de Confucius pour en construire un nouveau tout beau tout neuf mais complètement dénué de la charge culturelle que le précédent possédait… Xinyi, ma collègue chinoise francophone, ressent une réelle rage en elle à ce sujet : à Beida (ou “Peking University”), la fac la plus réputée du pays dans laquelle elle a étudié le français, le “mur de la démocratie” (toutes ces affiches qui contenaient des messages de liberté) qui avait vu le jour au moment des événements de 1989 auxquels les étudiants de Beida avaient massivement participé a été détruit, sans appel. C’était un symbole culturel pour l’âme de la fac, et l’administration a décidé de le supprimer de façon totalement arbitraire.                                                                 

 Lara GAUTIER, Pékin

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