
Marche dans les pas des tribus sans-terre en Inde
Une femme arborant des tatouages sur ses jambes maigres se tient droite devant le traducteur. Dans ses bras, un enfant de quelques années aux yeux noirs et profonds, comme attentifs a ses paroles. « On a marché de Gwalior jusqu’à Dehli, et on restera jusqu’à ce qu’on nous écoute. On est prêt à mourir pour avoir le droit de cultiver nos terres ! » Derrière, un vieil homme édenté acquiesce et renchérit : « le gouvernement ne s’occupe pas de nous, que des riches, et en plus ils nous volent nos terres. A mon âge, je n’ai toujours pas de propriété pour mon fils aîné » . Sa moustache tremble mais pas son regard. Ses membres fatiguent mais pas son poing, serrant son arc, ses flèches et… son parapluie (!).
Tout comme ces villageois de l’Orissa, 25 000 tribaux, intouchables et supporters ont quitté leur province lointaine pour venir marcher plus de 350 km pendant un mois (du 2 octobre 2007 (anniversaire de la naissance de Gandhi) au 28 octobre 2007). Cela rappelle la marche non-violente lancée par Gandhi et suivie par des milliers d’indiens en 1930, contre la monopolisation économique du sel par les britanniques. Cette fois, c’est une lutte pour la survie ; de la juste gestion des terres dépend leur activité agricole, base de leur mode de vie.
Derrière cette protestation immense une organisation incroyablement bien ficelée. En effet, ces milliers de personnes sans argent, désespérées et sujettes à une violence structurelle défilent pacifiquement en 3 rangs disciplinés (ce qui est par ailleurs impensable en France). Un groupe international de moines bouddhistes en méditation les précède, ouvrant ainsi la marche par un symbole de non-violence et d’intercompréhension. Cette image a tout de suite favorisé l’opinion locale (offre de nourriture) et policière (dons aux familles des victimes lors de l’accident de circulation du 19 octobre, invitation de Rajagopal et demande d’entraînement des policiers a la non-violence !).
Les leaders viennent ensuite, suivant les mêmes conditions que tous les marcheurs ; ils vivent le long d’une route que les policiers ont isolée de la circulation. Même peu utilisées, des toilettes mobiles sont installées chaque nuit. Le froid de la nuit et la fatigue du jour rendent aussi nécessaires des jeep-ambulances. Face à la chaleur et la poussière de midi sur les routes nues, des camions-citernes circulent avec de l’eau que chacun vient récolter dans sa bouteille.
Un thé noir et quelques pois chiches à 6h le matin, un déjeuner à base de riz après la marche vers 14h et un dîner de quelques céréales brutes sont distribues par des camions. Pour les nuits froides sur la route (surtout à l’approche de Dehli), des bâches en plastiques et des couvertures sont fournies.
Chacun de ces véhicules-distributeurs est attribué à l’un des 25 groupes, défini selon la province et qui garde sa place tout le long de la marche.
Cette expérience extrême et passionnante a ainsi été pensée depuis plus de 3 ans par cet organisateur phénoménal; Ekta Parishad (« forum de l’unité »), mouvement de masse indien structuré par plusieurs associations régionales, et basé sur des principes gandhiens. Son très charismatique fondateur, Rajagopal, a aussi eu la faculté de rassembler les gens et les idées en incarnant la cause des sans terre. De fait, cette marche est le point culminant d’une vaste campagne nationale (marches…) et internationale (forums et conférences) intitulée “Janadesh” 2007 (“le verdict du peuple”), qui a pour but de connecter les luttes locales, de réunir nombre de personnes et d’organisations et ainsi d’établir une vaste lutte non-violente pour une gestion équitable des terres.
En effet, mettre les puissants sous pression pour plus de justice sociale n’est pas une mince affaire, c’est bien connu. Ainsi, après d’autres marches de ce genre et une pression continue, une délégation a pu discuter de reformes foncières avec le Premier Ministre indien et le président de la commission des finances en décembre 2005. Mais les promesses sont souvent pas ou mal tenues, d’où la décision d’un événement de masse pour un pas décisif. Les attentes de ce mouvement ont été clarifiées en 3 points ; une autorité nationale, un guichet unique (ce qui existe déjà pour les multinationales !) et des tribunaux rapides s’occupant de la re attribution des terres.
Des manifestations communistes contre l’accord nucléaire avec les Etats-Unis, courant octobre ont aussi mis à mal l’alliance gouvernementale et ont contribué à faire entendre ces revendications.
La pression médiatique a cependant été tardive, limitée aux informations locales les premières semaines. A nos questions sur l’influence gouvernementale de cet escamotage, d’aucuns grommellent « les journaux nationaux sont pour les élites, et les élites n’ont pas intérêt a ce qu’il y ait de la justice sociale. La presse indienne est soumise aux grands propriétaires et aux compagnies multinationales »… Finalement, de journal local en journal régional jusqu’à la télévision nationale, la marche se fera entendre. Surtout, l’accident de circulation ayant causé 4 morts, et l’entrée puis le blocage policier dans Dehli, attireront de nombreux medias. Ces derniers se sont notamment concentrés sur la 50aine de participants étrangers (plutôt que par la vingtaine de milliers d’indiens) ; interviews TV, radio, écrite, photos… L’exotisme est rentable.
Les soutiens internationaux ont ainsi eu une place importante dans la Janadesh, tant dans la marche qu’en dehors ; mini-marches de soutien en Suisse et France, envois de dons et de banderoles par les associations partenaires, articles de journaux et émissions TV, 25000 cartes postales et lettres de soutien a Ekta Parishad ont été envoyées au premier ministre indien, appels aux ambassades pendant le blocage policier a Dehli …

Il a donc fallu beaucoup de motivation pour poursuivre ce but, toujours dans un esprit de non-violence mais dans une volonté sans faille d’aller jusqu’au bout du combat avec le gouvernement. Le ministre du développement rural s’est en effet désisté une première fois puis est venu faire un discours bidon sur le fait qu’il aimait bien Gandhi, le principe de la marche et de la non-violence (!). De belles paroles protégeant le gouvernement sans aucune annonce concrète.
De même, la police donnait souvent plus l’impression de nous surveiller que de nous protéger. Cette impression s’est confirmée lors de l’ « emprisonnement » final de 25 000 personnes dans un parc de Dehli, attendant l’autorisation du gouvernement.
A ce moment plus que jamais, les marcheurs étaient harassés par les 13kms parcourus tous les jours pendant des semaines, le manque de nourriture parfois, le froid des nuits sur la route… 8 personnes sont ainsi mortes de fatigue et les malades ne se comptent plus. Mais tous sont prêts a jeûner, rester la et se nourrir de danse, de musique et d’espoir au nom des droits de la terre, de leur dignité.
A peine fus-je montée sur la borne d’un péage pour avoir une vue d’ensemble que des groupes d’hommes m’ont souri en brandissant le poing « Ekta Parishad ! » « Janadesh zinzabad ! ». Traverser leurs lignes disciplinées ne leur donnent pas un sentiment d’injustice ; des femmes me prennent la main ou lèvent le poing en murmurant « jai ja gat ! » (« victory to the world »), toujours avec ce sourire de communion, cette force tranquille et sure passant au-delà des cultures…
En plus de ces marches quotidiennes, les groupes dansent et chantent… les slogans et musiques préparés les mois d’avant se propagent dans chaque groupe a travers des haut-parleurs juchés sur d’insolites cyclo-rickshaws. Certains groupes dansent, des percussions effrénées rythmant les mouvements des hommes dont les déhanchés sont a faire rougir des danseuses orientales. Les cris, sifflements et banderoles enjoignent à danser et exprimer son art non-violent face à une bureaucratie sans âme. Apres avoir passé le cap de la timidité, les étrangers pouvaient aussi joindre cette vague harmonieuse et exaltante… le battement des peaux de cuirs faisait écho a celui du cœur, les balancements des jambes et du corps ne semblaient plus obéir qu’a un élan puissant, fondant toutes nos différences au nom d’une cause… janadesh. Ce fut mon plus fort sentiment dans la participation à cette padyatra.
Finalement, après une journée écrasante dans l’inconfort de l’incertitude et du blocage policier dans un parc poussiéreux et étouffant, la réponse est venue… Comme quoi, la marche c’est bon pour la santé et la démocratie ! Ils ont donc obtenu tous leurs souhaits, au moins sur le papier et dans les mots, les actions devant être prises d’ici trois mois.
Grosse victoire dans une ambiance étrange… les gens extenués, parfois illettrés, ou juste désabusés n’ont pas sauté de joie. A les voir, on aurait pu douter de ce que le ministre avait dit. Mais chacun sait bien que c’est un pas certes important, mais aussi que le processus engagé (participation d’Ekta Parishad à un comite de redistribution des terres) nécessitera du temps. Les paysans ne retrouveront pas leur terre demain, et les leaders devront se faire une place dans cette nouvelle autorité.
Toutefois, a cette méfiance s’est bientôt dissipée pour un vrai sentiment de victoire ; rires, larmes, Rajagopal porté a travers les tribus qui l’ont suivi et ont cru en lui, danses plus effrénées que jamais dans des nuages de poussière et des corps se balançant dans tous les sens, comme une délivrance physique face a cette décision morale…
Finalement, comme Rajagopal l’a dit au dernier comité, et je trouve que cela convient bien à ce pays fantastique et vertigineux, MIRACLE IS POSSIBLE !! A nous d’en jeter les bases, ici ou ailleurs…
Clotilde Gennet, Inde